Mikalojus Konstantinas Ciurlionis et le symbolisme dans les pays baltes

Mikalojus Konstantinas Ciurlionis

Peintre, musicien et poète, Cirulionis est un artiste majeur lithuanien, engagé dans ses arts, comme dans la vie de son pays. Il est considéré comme le fondeur de l’art moderne lithuanien et à ce titre comme l’emblème culturel de la Lituanie indépendante, une indépendance courte puisque s’étendant de 1918 après la défaite russe, à 1940 du fait de l’occupation soviétique. Ce ne sera qu’après la chute de l’URSS que la Lituanie, mais aussi l’Estonie et la Lettonie acquerront leur indépendance. Ainsi l’art balte de cette époque est marquée par le symbolisme, dont les images étaient tirés des histoire, traditions locales, mais aussi des paysages, comme pour sublimer l’identité lituanienne à travers une peinture poétique, et sans doute aussi musicale.

Le passé, 1907, pastel sur carton

Le passé, Cirulionis (1907)Devant un horizon marin se dresse un mur monumental dont les ouvertures évoquent un visage. Le soleil, telle la pupille d’un oeil, traverse l’une des baies qui lui sert d’orbite, et rayonne sur la moitié de la composition. Ruines et villes aux murailles ajourées sont des motifs récurrents chez Ciurlionis. Expression de vacuité et de nostalgie caractéristique du psychisme « fin de siècle », cette thématique véhicule aussi une sombre prophétie pour la culture, la civilisation, qui apparaissent transitoires et factices par rapport à la nature, considérées comme une création divine. Tandis que l’édifice bâti par l’homme se délabre, le soleil et la mer, symboles d’éternité, de puissance infinie, demeurent. Le soleil est symbole d’énergie cosmique en relation avec l’âme humaine aspirant à la lumière.

Une image comme celle ci se situe dans le contexte général du mouvement nationaliste de la fin du XIXème et début XXème : le mouvement de renaissance nationale s’appuyait sur le passé glorieux de la Lituanie, réveillant l’espoir d’un avenir radieux. La vision du passé que nous livre ici l’artiste semble pourtant pessimiste et désabusée, avec son chemin désert planté d’arbres grêles traversant l’arche du temps.

 

Contes I, II et III

Dans cette série de tableau, à l’atmosphère féérique et envoutante, inquiétante aussi peut être, Ciurlionis s’est inspiré des contes traditionnels de la région sud-est de la Lituanie que lui racontait sa mère. Pourtant cette oeuvre n’est pas l’illustration d’un conte en particulier. Ciurlionis s’inspire des ressources narratives, des images du monde des contes, de la poésie du folklore.

Contes I, Ciurlionis

Contes II, Ciurlionis

Contes III, Ciurlionis

Si ces trois tableaux constituent une série, il est difficile d’y voir une suite. En effet, les liens sémantiques entre les trois volets n’apparaissent pas tout de suite. On y retrouve plusieurs motifs propres aux contes : château, montagne, soleil, oiseau, princesse. Ces motifs sont répétés mais pas liés entre eux, et le déroulement narratif reste indéterminé. L’imagination doit construire son propre chemin, nécessaire à toute compréhension, comme si Ciurlionis avait voulu nous rappeler ce qui définit véritablement les contes, un monde imaginaire que chacun construit pour lui même, grâce au pouvoir d’imagination qu’ont les enfants. En somme, ce conte que nous raconte Ciurlionis est aussi une invitation à redevenir enfant.

Le pissenlit est présent dans les trois tableaux : dans le premier, une grande quantité de fleurs recouvrent le pied de la montagne ; dans le second le pissenlit est au coeur de la composition, un nouveau né essayant de l’atteindre ; et dans le troisième, les graines poilues de la plante se métamorphosent en une auréole solaire lumineuse autour de la princesse. La montagne est présente sous différents points de vue et échelles, assurant une continuité spatiale nécessaire à tout conte. L’oiseau est un élément difficile à interpréter : représente-il une force menaçante ou au contraire protectrice dans le second volet ? Le troisième volet pourrait nous orienter vers cette dernière idée, le geste de la princesse le caressant exprime l’amitié, le dévouement et la loyauté.

En 1908, lors d’une exposition des beaux arts en Lituanie, Ciurlionis entendit un paysan s’essayer à une interprétation de l’oeuvre : « Je comprends cela moi-même ! C’est un conte. Les gens montent sur la montagne pour chercher un miracle, ils pensent qu’il y a là-haut la princesse, et celui qui sera le plus fort, le plus beau, le plus intelligent l’aura. Ils ont grimpé et tu vois il n’y a pas de princesse, mais il y a un pauvre enfant nu assis, il saisira les aigrettes de pissenlit et se mettra à pleurer ». Et ce fut le peintre lui même qui pleura, ému aux larmes.

En reprenant le schéma narratif traditionnel du conte, on pourrait penser que le premier volet constitue la situation initiale du conte, et sans doute l’élément déclencheur de l’histoire. La dernier volet serait alors le dénouement, laissant au tableaux du milieu la fonction de péripéties. Cela semble étonnant puisque le second tableau est sans doute le plus abstrait, le plus métaphysique des trois et n’inspire pas de réelle action, bien que le mouvement y soit présent à travers le vol de l’oiseau et le geste du nouveau-né. Pourquoi ce tableau est-il l’élément central ? Sa position au coeur de l’oeuvre nous laisse à penser qu’il s’agit de la clef de l’énigme. Une clef qui ouvre plusieurs portes sans doute, puisque plusieurs interprétations semblent possibles. L’oiseau incarne l’envol, la légèreté, tandis que le nouveau-né est celui qui reste campé au sol, qui ne sait pas même marcher. Et le pissenlit, au coeur de ce tableau et donc au coeur de l’oeuvre est justement celui qui reste ancré au sol par ses racines et qui vole grâce à ses aigrettes, un envol de graines destinés à revenir à terre, pour germer à nouveau. De manière symbolique on pourrait y voir la figure de l’artiste, qui part de sa réalité, de son histoire, pour s’élever et créer, et enfin revenir au monde, un monde qui n’est plus tout à fait le même.

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