Ombres de Andy Warhol (1978)

Shadows, Andy Wharol (1978)
Andy Warhol, Ombres (Shadows), 1978–79.
Acrylique sur toile, 102 peintures sur toile (sans cadre),
193 x 132 x 2,9 cm chacune

Les Ombres de Warhol (1928 – 1987) sont l’oeuvre du Andy posthume, celui qui a survécu à une tentative d’assassinat qui aurait bien pu réussir. Le 3 juillet 1968, Valérie Solanas, militante féministe, vide le chargeur de son pistolet en direction de l’artiste et de son critique d’art Mario Amaya, dans le hall de la Factory. Les coups lui transpercent la rate, le poumon, l’estomac, le foie et l’oesophage, et Andy Wharol est déclaré pendant un temps cliniquement mort. Wharol finit par s’en sortir mais il ne se remit jamais vraiment de ses blessures, physiquement puisqu’il dû porter un corset, et psychologiquement également. L’accident a eu des répercussions sur l’homme et aussi inévitablement sur son art. Ses shadows nous emportent dans un endroit peu fréquenté d’Andy Wharol, un endroit sombre. Il y a donc un Wharol plus complexe que celui qu’il a lui-même fabriqué et que le milieu de l’art à promut. Classé parmi les artistes « pop », auquel on associe une certaine décontraction vis-à-vis du monde et de la vie, Warhol peignit aussi des oeuvres tragiques, comme les Ombres, qui doivent être abordé comme telle.

Avec cette oeuvre abstraite, Wharol nous montre ses propres ombres qui l’ont suivi, obsédé après cette tentative d’assassinat. Il syncrétise d’ailleurs plusieurs de ses obsessions : la relation de l’oeuvre à l’espace, le pouvoir de l’abstraction dans la figuration, la question de la répétition, la couleur et sa symbolique, la mort enfin. On note que la game chromatique est moins éclatante, fluorescente et joyeuse que dans la plupart de ses tableaux. Ce n’est qu’à la fin des années 1970, avec les Ombres, que Andy Wharol décide d’abandonner la représentation d’icônes culturelles et de produits de consommation basiques, pour se lancer dans l’abstraction. Le traitement de l’ombre le fait entrer dans cette dimension de l’art, un thème qui d’ailleurs le fascinait depuis toujours. Avec ses Ombres, le sujet n’est pas percevable tout de suite.

Shadows, Andy Warhol (1978)

Les Ombres sont l’oeuvre la plus imposante de Warhol : 103 mètres de peinture, 102 tableaux, tous composés entre 1978 et 1979. D’un point de vue technique, il s’agit d’une sérigraphie. Ce processus mécanique lui permet de transférer des images photographiques sur la toile de façon répétée, et ainsi de créer des oeuvres en grandes quantités et de façon simple et bon marché. Pour Warhol, le succès consiste à s’étendre plus qu’à monter, ce qui explique aussi la diversité des activités artistiques qu’il pratiquait. Sa méthode de travail se rapproche donc de la production de biens de consommation dans une usine. Paradoxal quand on interprète son oeuvre comme étant une critique de la société de consommation. Il voulait justement créer un art qui semble produit mécaniquement, comme un chaine de montage, d’où le nom de « Factory » pour son atelier.

Shadows, Andy Warhol (1978)

Shadows, Andy Warhol (1978)

Pour les réaliser, Warhol et son équipe recouvrèrent les toiles de peinture acrylique, avec un balai-éponge, dont les traces confèrent toute la gestualité de l’oeuvre. Certaines ont une finition mate, tandis que d’autres laissent voir des traces épaisses pour lesquelles Warhol a délibérément laissé trainer l’éponge. Ensuite, l’image de l’ombre est sérigraphiée sur ces fonds, avec une encre noire, bien que deux pièces aient été exécutées à l’encre argentée. Plusieurs écrans de sérigraphie différents ont été utilisés, comme le prouvent les légers dégradés des zones ombrées, ainsi que la présence arbitraire de taches de lumière. À part dans les deux versions argentées, une forme haute et étroite, appelée « the peak » (le pic), revient toujours comme une image de couleur noire en positif sur un fond de couleur. La seconde forme,  « the cap » (le capuchon), est plus petite et apparaît comme une image en négatif sur un fond noir : une ombre « absente ». L’objet de ces sérigraphies serait la photographie d’une ombre sur son bureau, mais cela reste aujourd’hui discuté par les experts, malgré les mots de l’artiste lui-même.

« Je les ai appelées “ombres” parce qu’elles sont basées sur la photo d’une ombre de mon bureau. C’est une sérigraphie sur laquelle j’applique de la peinture avec un balai-éponge. J’ai commencé à travailler dessus il y a quelques années : je travaille sept jours sur sept, mais quand j’avance le plus, c’est pendant le week-end parce que pendant la semaine les gens n’arrêtent pas de venir pour discuter. »

Andy Warhol

La répétition est un fin en soi, elle ne sert pas quelque chose. Elle nous parle de la dimension tragique de la vie. Elle fait durer l’expérience. On voit la mort en face, de partout, on se retrouve au centre de cette série de tableaux, que l’on peut aussi concevoir comme des portes sur quelque chose, voire de miroir dont le reflet ne se formerait qu’en nous même. Nous ne sommes pas seulement confrontés à une organisation plastique formelle et chaque tableau construit le suivant, nous fait passer de l’un à l’autre. Marcher aux côtés de ces toiles, les regarder l’une après l’autre pour ne jamais vraiment voir toujours la même chose et finalement réfléchir, penser à ce qui se cache derrière, à ce que ses portes ouvrent. Le spectateur est submergé par ses ombres, coincé au milieu d’elles, car leur disposition sur les murs d’une même pièce nous englobe, nous plonge de force, ou plutôt avec force.

Shadows, Andy Warhol (1978)

 

 

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