Jeronimus Bosch, Les tentations de Saint Antoine (vers 1502)

Les tentations de Saint Antoine (vers 1502), Jérôme Bosch
Les Tentations de saint Antoine (vers 1502) – Huile sur panneau de chêne
Ce triptyque de Bosch est le premier d’une longue série qui marquera sa vie d’artiste. On y voit une multitude de drôleries, à tel point que la figure principale disparait dans une foule de figures secondaires.

Jérôme Bosch reprend ici un thème, celui du saint Antoine, très en vogue au Moyen-Age et dont l’influence marqua l’histoire des arts jusque dans la période moderne (par exemple avec La Tentation de Saint Antoine de Dalí).

Le triptyque représente Saint Antoine dans un ordre chronologique, de gauche à droite sur les volets ouverts :

Premier panneau

Bosch, Les tentations de saint Antoine (panneau de gauche)Le premier volet à gauche regroupe deux scènes. Dans la partie inférieure, deux frères antonins et un valet soutiennent saint Antoine, que l’on reconnait ermite par l’habit.

La seconde scène se déroule dans la partie supérieure du tableau. Antoine, en extase, est emmené dans les airs par des démons. Cela raconte un épisode de la vie du saint Antoine qui marqua la fin de ses jours. Alors qu’il était tombé en extase dans l’après-midi, Saint Antoine eu une vision : il se faisait emporté au ciel par des anges. Soudain un démon apparut et lui demanda de rendre des comptes sur ses péchés de jeunesse.

Mais revenons au tableau. Sous le pont qui permet aux hommes de traverser, des accusateurs diaboliques ont déjà commencé leur réquisitoire, tandis qu’un autre messager, une créature bossue au corps d’oiseau, apporte un second document. On peut y lire le mot « protio », très probablement une abréviation de « protestatio », montrant bien qu’il s’agit d’un acte d’accusation. Le détail des patins à glace du personnage a une charge métaphorique forte à cette époque. On disait au XVIème siècle que le monde se déplaçait sur des patins, signifiant qu’il s’écartait du droit chemin. L’entonoir qu’il porte comme chapeau, d’où sort un rameau dénudé auquel est accroché au bout d’une ficelle une boule rouge, symbolisent autant l’ivrognerie (l’entonnoir) que la fécondité et la virilité (rameau et boule rouge).

Bosch, Les tentations de saint Antoine (détail-panneau gauche)

Quant au géant, ce dernier est accroupi et son corps a pris la forme d’une taverne. L’établissement semble pour le moins douteux, véritable piège pour les âmes. Devant, ce qui semble être un faux évêque montre l’entrée de la taverne à un groupe de « religieux ». À gauche, le gros poisson inséré dans une sorte de char muni de jambes de sauterelle et d’une queue de scorpion, gobe un poisson plus petit. Cette image, qui semble si insensée, pourrait être une référence au proverbe « Les grands poissons mangent les plus petits » et signifie logiquement que les faibles sont dominés par les forts. Saint-Antoine aurait d’ailleurs dit qu’un moine hors de son monastère serait comme un poisson hors de l’eau, un être faible, peut être trop faible pour résister aux tentations… Finalement, le fond se réfère au thème du voyage, avec des chemins qui mènent au loin, les bateaux à l’horizon et le feu sur les montagnes. Dans ce panneau, saint Antoine se bat moins contre les péchés concrets qu’il ne fait ses adieux à la vie qu’il connaît dans ce monde. Il doit choisir entre la fugacité de la vie et l’immortalité de l’âme. Mais son expression inerte et passive montre que le saint est encore trop faible pour affronter la vertu.

Deuxième panneau

Bosch, Les tentations de saint Antoine (panneau central)Le panneau central montre saint Antoine au paroxysme de son combat conte les démons. Toutefois, contrairement à la version La tentation de saint Antoine du peintre Matthias Grünewald, ces démons ne l’attaquent pas directement. Dans les deux cas, saint Antoine affronte des démons, mais dans l’interprétation de Bosch, ce sont des images qui assaillent son esprit et l’obsèdent. La tourmente est donc plus psychologique que physique, mais ne l’est-elle pas toujours lorsqu’il s’agit de désirs ?

Au milieu du panneau, saint Antoine est agenouillé, les bras posés sur les ruines d’une tour fortifiée et peuplée d’une multitude de créatures fantastiques et largement inspirées des bestiaires du Moyen-Age. Son regard se dirige vers le spectateur. Ainsi, alors que sa taille, plus petite que sur les autres panneaux, que l’homme est noyé dans une foison picturale, cela aurait du brouiller notre attention. Toutefois, Bosch composa son tableau de manière à ce que de nombreuses lignes convergent vers lui, le mettant définitivement en valeur. Il semble calme et serein. Sa main droite fait le signe de la bénédiction, tandis que la ligne de son corps entraine notre regard vers le Christ situé au milieu de la tour, faisant lui aussi le signe de la bénédiction. Il est étonnant que le Christ soit si peu mis en valeur dans la toile. Il reste dans l’ombre, presque dominé par le crucifix et l’autel qui le poussent à l’extrémité de l’arche. Néanmoins, sa présence reste la clef de l’oeuvre. Saint Antoine possède désormais une arme imparable contre le mal, Jésus Christ, et enfin son âme faible peut-elle être soutenue vers la vertu.

Bosch, Les tentations de saint Antoine (détail-panneau central)Les sculptures en bas-relief sur les murs de la tour content l’histoire de Moïse qui reçoit de Dieu les Tables de la Loi, sur lesquelles sont inscrits les Dix commandements. En dessous, est dessiné un exemple du culte des idoles, avec l’adoration d’un singe. Enfin, la dernière scène du mur montre les enfants d’Israel avec la grappe de raisin. Une chouette semble avoir fait son nid et trouvé sa place. Symbole de sagesse, elle contemple la scène. Par ailleurs, d’autres se cachent dans le tableau, signant le tableau. En effet, Jérôme Bosch, friand de symbolique, place souvent une chouette, touche de sagesse dans un environnement débauché.

Bosch représenta, à coté de saint Antoine, un diable récitant une parodie de messe, avec sermon, musique, communion et aumône.

Bosch, Les tentations de saint Antoine (détail-panneau central)De multiples symboles et éléments se référant aux péchés capitaux se cachent et envahissent la toile. La luxure est symbolisée par le luth et les autres instruments de musique profane, associés au corporel, au sensuel. Bosch en donne un exemple avec cet homme en arrière plan, qui sort nu par les escaliers, la tête baissée comme celle d’un homme prit sur le vif et dans la faute. La gourmandise s’incarne dans la cruche et les divers récipients. La colère possède son propre personnage symbolique : près de l’énorme fruit rouge et de plusieurs monstres, un homoncule gris, la bouche ouverte et brandissant une lame de manière menaçante, ressemble à l’illustration de la Colère dans Les Sept Péchés Capitaux. Quant à l’avarice, on Bosch, Les tentations de saint Antoine (détail mendiant)la retrouve dans les bijoux et richesses détenus par la femme vêtue de rose, tandis qu’à gauche, aux pieds de saint Antoine, un mendiant aveugle, reconnaissable à son chapeau de castor, exhibe son pied amputé pour éveiller la pitié, en vain. Ici, le mendiant fait référence au commentaire de saint Antoine, incitant les hommes à se nourrir par le travail de leurs propres mains. En effet, au XVème siècle, la mendicité avait si mauvaise réputation, qu’une loi imposa à ceux qui était vraiment dans le besoin, de porter un
signe distinctif.

 

 

Bosch, Les tentations de saint Antoine (détail)Au-dessus, un autre groupe d’hommes s’avance vers les personnages groupés autour de la table. Ces derniers sont menés par un juge étrange, qui porte un tronc creux posé sur les épaules, et sur lequel semble pendre le cadavre d’un serpent. Pourrait-il être la référence du tentateur qui poussa au Péché originel ? Sa mort serait alors synonyme de la fin de la tentation, ou alors juste une manière pour le peintre de montrer que l’homme n’a besoin que de lui-même pour pécher… Dans tous les cas, le groupe semble avoir fait prisonnier le démon blanc, percé par une lance à piques, qui a manifestement été capturé alors qu’il tuait le cochon de saint Antoine (attribut traditionnel du saint). Les autres démons qui suivent, portent le corps mort de l’animal, avec une roue de supplice, célèbre instrument de torture à cette époque.

Finalement, les personnages se trouvant dans la construction de métal à droite de la tour, sont des oisifs et des luxurieux. On y voit au premier plan une cruche sur pattes, des démons chevauchant un rat, etc. Des hommes nagent dans les eaux sombres et stagnantes, tandis que notre galant trompeur s’apprête à les rejoindre, forcé par l’homme en haut des caliers et qui pourrait bien être le mari trompé. Mais alors, la femme nu sur le toit, prête à plonger, pourrait-elle être le troisième personnage manquant à cette histoire d’adultère ? Le fond montre un village et ses églises en feu, des démons venant apporter leur aide à la flamme apocalyptique, qui grignote la pureté blanche des paysages alentours.

 

Troisième panneau

Bosch, Les tentations de saint Antoine (panneau de droite)

Le dernier volet de cette série montre saint Antoine assis sur un banc de gazon, calme, il tient ouvert le livre des Écritures sans le lire. Il ne se laisse pas non plus déranger par les apparitions autour de lui et a trouvé la paix intérieure. Son regard est vague, non plus tourné vers un quelconque objet mais vers son âme. En bas, au premier plan, trois homme sont groupés autour d’une table, au dessous de laquelle se cachent des démons tueurs. À côté, un corps composé de jambes et d’un ventre est transpercé par une épée.

À la gauche de saint Antoine, on remarque une femme venue, qui l’observe depuis son arbre creux, dans les branches dénudés sont recouvertes d’un drap rouge. L’arbre creux représente le sexe féminin, analogie que Goethe utilisa aussi dans la nuit du sabbat des sorcières de Faust. Elle tient devant son sexe un voile presque invisible, nous permettant de vanter la technique superbe de Bosch, qui parvient à rendre compte de la transparence et de la finesse du tissu. Elle regarde vers le bas, en direction d’un démon qui sort du drap rouge pur attraper un poisson. Derrière l’arbre, en hauteur, une vielle dame vêtue de bleu et portant une parure de tête singulière attire notre attention. Elle sert à un autre diable un breuvage contenu dans une cruche. La vielle femme est probablement une entremetteuse et on remarque alors les deux homme à gauche et dernière l’arbre, l’un regardant la jeune fille avec avidité et l’autre grimpant à l’échelle , sans doute pour rejoindre l’entremetteuse et ainsi profiter des charmes de la fille.

À l’arrière plan, des soldats tentent de prendre une ville. Le combat est probablement une représentation de l’opposition entre chrétiens trinitaires et chrétiens ariens (l’arianisme est un courant de pensée théologique des débuts du christianisme qui affirme que Jésus est d’abord de nature humaine). La scène montre le monde dont saint Antoine s’est distancié et, par ailleurs, les « légions de guerriers » constituent l’une des formes dans laquelle apparaît le diable. Le duel dans l’eau entre guerrier et dragon est un référence à la justesse de la lutte entre le Bien et le Mal. Toutefois, toute cette agitation humaine et extérieure n’impressionne pas saint Antoine, qui a atteint l’état de conscience dans laquelle l’âme, la beauté intérieure, est tournée vers Dieu, tandis le corps, la beauté visible n’a plus d’importance.

 

En réalité, le génie de Bosch réside dans le fait que, dans son oeuvre, il y a indéniablement quelque chose d’humain dans ses démons, aux apparences pourtant fantastiques et bestiales. Saint Antoine expliquait d’ailleurs dans le chapitre 42 la forme parodique et métamorphique des illusions diaboliques :  » Car il se conduisent envers nous selon l’état auxquels ils nous trouvent, et forment des visions qu’ils nous présentent selon les pensées qu’ils reconnaissent que nous avons dans l’esprit « . Les démons sont donc le miroir qui peut mener à la connaissance de soi.

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