Henri Matisse et son fantasme odaliscal (1921 à 1927).

Matisse, Odalisque à la culotte grise (1927)
Odalisque à la culotte grise, 1927, Matisse

Les voyages de Matisse au Maroc, en Algérie et en Andalousie, entre 1906 et 1913, influencèrent profondément le peintre et l’homme qu’il était. Le peintre s’inspira des couleurs, céramiques et motifs orientaux, tandis que l’homme découvrit une nouvelle muse, source d’inspiration, l’odalisque. Dans le monde orientale, l’odalisque était une esclave vierge, ou encore une femme constituant le harem du sultan. Déjà au XIXème siècle, les peintre occidentaux, dans ce courant appelé « L’Orientalisme », peignaient ces odalisques, seul moyen d’échapper aux catégories imposées par la censure. Il était proscrit de peindre le nu doté de sa pilosité, or, si ce corps appartenait à  une autre civilisation, alors on pouvait le tolérer. Cela marqua le début des représentations de nus sans faux-semblants mythologiques, placés en outre dans un décors oriental qui met en valeur la sensualité féminine.

Toutefois, le désir de Matisse de peindre ces corps féminins ne vient pas de la censure. Le peintre français inaugure en 1921 une longue série de tableaux, dans lesquels la figure de l’odalisque n’est plus qu’un simple motif esthétique, mais bien un véritable moyen pour l’artiste de questionner la figure dans l’espace. L’odalisque est comprise comme une forme, incarné parfaitement par son modèle Henriette Darricarrère, à la fois actrice, musicienne et ballerine. Cette période, s’étendant du début de 1920 à 1927, correspond à sa période niçoise pendant laquelle Matisse cherchait à renouveler son art et convoquait ainsi des maitres plus anciens, comme Delacroix ou Ingres. Ce même thème est repris par différentes interprétations (peinture, dessin ou gravure).

 

Dans ses peintures, le corps féminin n’est jamais complètement nu. Une pièce de tissu est toujours présente pour masquer une partie de la chair, apportant à la toile cette touche de mystère que notre imagination peut dévoiler à sa guise. Le décor est typique des peintures de Matisse, simple et coloré. Pour ses odalisques, le peintre utilisa son appartement à Nice et y construisit un véritable décors théâtral, celui d’une chambre-écrin, avec une estrade, et décorée de tissus et tenture ramenées de ses voyages. Ainsi, le premier tableau, Odalisque à la culotte grise, se caractérise par un fond en aplat, avec diverses couleurs et motifs qui se suivent, sans aucune véritable harmonie mais dans un accord explosif. Des rideaux unis jaunes, suivies de carreaux gris, puis de rayures bleues et enfin de motifs floraux rouges.. L’odalisque est elle-même couchée sur des draps verts, des oreillers blancs et bleus, le tout reposant sur un sol rouge à taches et traits blancs. La femme regarde le spectateur, les mains tenues contre son ventre pudiquement. Elle porte un collier et un bijoux au pied en or, qui concordent avec le grand récipient doré derrière elle. Le pot de fleur en arrière plan s’ajoute encore à tous ces ornements et couleurs, sans pour autant amener une surcharge discordante. La profondeur est donnée par ces trois plans : l’odalisque, le pot, la table et le vase, ainsi que le fond drapé. Il n’y a aucune ombre,  aucune source de lumière visible, et pourtant, la scène est éclairée de toute part.

Matisse, Odalisque au tambourin (hiver 1925-1926)
Matisse, Odalisque au tambourin (hiver 1925-1926)

La seconde peinture nous montre une odalisque plus impudente, moins dans la retenue. Celle-ci dévoile son corps et déploie ses seins, en un geste de son bras, et positionne son corps sensuellement. Les traits de son visage sont simples, seulement deux points noirs épais pour ses yeux, toujours dirigés vers nous. Or, cette fois-ci, ce qui distingue cette toile de la précédente, est la manière dont Matisse a traité le décor. Sans être photographique, la scène est peinte avec davantage de réalisme. La profondeur est donnée par la fenêtre ouverte et la perspective plongeante. Le lumière naturelle provient de l’extérieur, un ciel bleu dégagé, et se pose sur chaque élément constitutif de la toile, si bien que des ombres grossières viennent donner du volume au tableau. Le rouge du sol est saisissant et nous rappelle plusieurs de ces oeuvres d’intérieur. Cette viveté crée comme un nouvel espace, sur lequel les objets semblent flotter.

Les couleurs, chez Matisse, sont franches et pures. Elles sont traitées de manière uniformes sur toute leur surface, sans dégradé de teinte. Elles s’expriment avec force, déployant toute leur pigmentation. Matisse ne cherchait pas à retranscrire le réel. Ce qui lui importait avant tout c’était traduire une émotion, un sentiment. Il décrivit sa démarche en 1948 dans une lettre adressée à son ami Henry Cliford : « J’ai toujours essayé de dissimuler mes efforts, j’ai toujours souhaité que mes œuvres aient la légèreté et la gaieté du printemps qui ne laisse jamais soupçonner le travail qu’il a coûté. »

 

Matisse, Grande odalisque à la culotte bayadère (1925)
Matisse, Grande odalisque à la culotte bayadère (1925)

Enfin, un autre type d’odalisque : un dessin. Cette technique permet a Matisse de mettre de côté ses couleurs pour se concentrer sur le trait. Celui-ci est beaucoup plus fins et précis. Le tissu qui recouvre le fauteuil sur lequel la femme est assise nous rappelle de quoi était capable Matisse en terme de technique. Les plis, les ombres, la précision du motif, nous plongent dans un style très différent que ce que nous avons pu voir précédemment. On distingue désormais la pupille de la femme, sa lèvre inférieure de sa lèvre supérieure,  ainsi que son expression, beaucoup plus claire. On découvre une femme, dont la nonchalance presque trop européenne, est en désaccord avec l’image que nous nous faisons spontanément de l’odalisque orientale. Néanmoins, cela lui donne de la force et elle pose sa poitrine nue comme si elle la revendiquait. Ses deux seins sont définitivement mis en valeur par le peintre, qui joua de la lumière, des reflets et tourna face au spectateur le téton droit.

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